Le complexe du Pif

Ne vous attendez pas à lire ici un récit émouvant sur ma relation compliquée avec mon nez. Mon nez et moi, on s’entend bien. Non, je dois vous faire ici une confidence : j’ai longtemps eu le complexe du Pif. 

Explications. Le complexe du Pif, également appelé le complexe de la dégustation consiste tout simplement à ne pas savoir quoi dire devant un verre de vin ou face à un professionnel du vin. Au resto, lorsque le serveur te fait goûter le vin choisi à la carte tu murmures un vague « oui c’est très bien » en baissant les yeux sans vraiment savoir ce que tu devrais lui répondre ; chez le caviste lorsqu’il te demande ce que tu cherches tu réponds un très automatique « un vin rouge pas trop fort » ; ou dans un domaine où tu t’arrêtes pendant tes vacances pour acheter quelques bouteilles, tu annonces d’emblée la couleur « Oh vous savez je ne m’y connais pas beaucoup en vin ».

Pour se rassurer, par peur de se tromper et de passer pour un idiot ?

Je ne sais pas pourquoi on se met une telle pression lorsqu’on parle de vin. Où est passé notre esprit critique, d’habitude toujours prêt à s’exprimer ? Notre capacité à émettre un avis sur tout et n’importe quoi ? Et pourtant, ce complexe extrêmement répandu pour le vin n’existe pas pour la cuisine : on a toujours un avis sur un plat, une recette, un resto. J’ai donc mené ma petite enquête.

Deux pistes d’explications : soit c’est culturel – On se dit que le vin est un monde d’initiés, seuls habilités à en parler – soit on n’utilise pas assez nos nez, nos pifs, nos truffes dans la vie pour avoir assez confiance en eux. En fait, c’est sûrement les 2. Pour ma part, ce complexe se manifestait au pire par du mutisme, au mieux par deux-trois remarques archi-fondamentales sur la richesse aromatique du vin ou le terroir comme :

  • « Ah oui on sent bien le fruit rouge »
  • « Un vin du Languedoc ? Oh c’est beau le Languedoc, j’y suis allée une fois en 2006 »

Bon. Ce n’était pas gagné.

Bien heureusement, plusieurs méthodes existent pour surmonter ce petit stress national face à un verre de vin. Elles découlent d’une subtile et brillante observation de ma part et je les ai évidemment toutes utilisées au moins une fois.

1ère solution : La méthode Coué 

Être extrêmement positif devant chaque vin qu’on goûte comme une Américaine qui découvre Paris. « Oh my God, this wine is fantastic, I love it, it’s a miracle ». Traduction : « Oh mon Dieu, ce vin est fantastique, je l’adore, un vrai bonheur ». Ça c’était moi au début lorsque je visitais les domaines.

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« I love Paris, I love wine, I love to loooove » Audrey Hepburn dans Funny Face

Motif : être quelqu’un d’ultra-enthousiaste, ne pas vouloir faire de vague ou juste manquer de point de comparaison. Prise de risque : 0%. Mensonge envers vous-même : 100%. Vous ne pouvez pas trouver TOUS les vins formidables.

2ème solution : La méthode « cours d’œnologie »

Aussi appelée méthode « classique ». Comme j’aime bien le vin, mes proches m’ont souvent offert des cours d’œnologie. Smartbox, Ecole du Vin…j’ai écumé pas mal de cours dans la capitale. Evidemment lors du premier cours, je me suis assise un peu timide au fond de la classe (c’est culturel, je vous le disais). Et en vrai, c’était pas mal. Ça donne beaucoup de repères. On y apprend un langage commun utilisé par beaucoup de professionnels (sommeliers, critiques, cavistes).

Un matériel spécifique est nécessaire : un carnet de dégustation, un crachoir (ou tout récipient de type seau) et SURTOUT, un stop-goutte brandé de votre Club Oeno favori. Ah oui, et un verre à pied propre (Zalto ou Ikea selon votre budget).

La méthode, maintenant (que vous trouverez dans des milliers de livres disponibles chez vos meilleurs libraires mais que je vous offre en version courte, non-ne-me-remerciez-pas) :

  1. Observez la couleur du vin dans votre verre : vous avez le droit d’utiliser tous les Pantone du monde pour en parler. Imaginez que vous parlez d’une robe (ou d’une voiture, je pense à mes lecteurs masculins). « Cette robe est splendide, une belle couleur rubis aux reflets violines ». Vous pouvez positionner une feuille blanche derrière le verre pour bien voir la couleur.
  2. Approchez le verre de votre nez (sans le remuer, malheureux !), humez : c’est le 1er nez ! Sentez-vous quelque chose ? Fruits, fleurs, bois ?
  3. Tournez le verre via un mouvement rapide et circulaire de votre poignet. Si vous vous voulez éviter d’en mettre partout, posez votre verre sur une table. Sentez à nouveau : c’est le second nez ! Là normalement, vous sentez de nouveaux arômes, plus précis, plus évolués. Le fruit est devenu du cassis, la fleur est devenue une fleur  blanche,  le bois est comme fumé.
  4. ENFIN, prenez une gorgée, grumez (ouvrez votre bouche et inspirez un peu d’air, puis essayez de tapisser votre bouche de tout le vin), recrachez (avec élégance) ! Là, vous avez le choix entre 5 grandes saveurs de base pour décrire le vin : amer-acide, sucré-salé, umami (= savoureux en japonais). Il y a aussi la persistance et la longueur en bouche (appelé aussi caudalie).
  5. Et surtout, tenez TOUJOURS votre verre à pied par le dit-pied au risque de passer pour un beauf dilapider le semblant de crédibilité que vous avez intelligemment entretenu.
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Louis de Funès qui tient très bien son verre dans L’Aile ou La Cuisse

Motif : Vous aimez le vin et faire les choses bien. Prise de risque : 10%. Mensonge envers vous-même : 65%. Lâchez-vous un peu bordel, dansez le mambo car là, c’est chiant !

3ème solution : La méthode caviste alternatif 

Placer deux-trois mots comme « vin nature » (pour dire un vin vinifié sans sulfites), « quille » (pour dire bouteille) ou « ça m’a vachement fait penser à la Géorgie » (le vin y est vinifié dans des amphores et c’est très cool).

Exemples de saillies que vous pouvez réutiliser : « Qu’est-ce qu’il goûte bien ce pinard ! »« Elle déchire cette quille Jean-Mi ! »« Oh la vache, on sent que le fruit là, c’est du nature en carbo, ça c’est sûr ! ». 

Motif : Tenter de passer pour le mec du milieu à qui on la fait pas, et éviter tout mal de tête le lendemain. Prise de risque : 45%. Mensonge envers vous-même : 80% à moins d’être un écolo-bobo assumé (ou un(e) vigneron(ne) de vins naturels, et là on vous pardonne)

4ème solution : La méthode Proustienne 

Se servir de la littérature et de vos élans poétiques qui surviennent surtout lorsque vous êtes éméché :

« À l’instant même où la gorgée toucha mon palais, je tressaillis, attentive à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Elle m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingente, mortelle. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? »

Extrait d’A la recherche du cépage perdu de Marcel P.

Motif : Vous êtes un poète incompris. Un jour, vous serez reconnu à votre juste valeur. Prise de risque : 120%. Vous avez pressenti que la dégustation était une affaire de subjectivité et de liberté, vous êtes sur la bonne voie ! Mensonge envers vous-même : difficile à dire, êtes-vous un artiste ou un poseur ?

5ème solution : La méthode « J’écoute mes sensations »

Psychologies Magazine (ou Christophe André) approuverait complètement cette méthode qui consiste à : prendre son temps, se concentrer (fermez les yeux pour vous aider lorsque vous sentez votre verre), écouter son nez et son palais en utilisant toute sa sensibilité, son vécu, ses souvenirs d’enfance / culinaires / olfactifs et oser dire tout haut ce qu’on ressent. Au début, cela parait un peu bizarre : « j’aime beaucoup ce vin, j’y retrouve la tarte au mirabelle de ma maman c’est diiiingue », « ça sent l’écurie, le crottin de cheval, l’animal !« , « ça me rappelle les bâtonnets de réglisse de la boulangerie ».

Pour m’aider, j’imagine que je goûte un plat, que je sens un parfum ou que je me balade dans une forêt, au bord d’une plage, en Normandie, en Provence ou partout ailleurs afin d’activer toutes les odeurs que j’ai accumulées depuis trente ans. Je donne ensuite une appréciation très personnelle sur TOUS les vins que je bois via les apps Vivino et Raisin (hyper pratiques, toujours avec moi), ce qui me permet de comparer mon avis avec celui de centaines de types sur la planète.

Avec le temps, les choses s’éclairent et évoluent ! Notre nez et notre palais se forment en permanence tout au long de la vie. Grâce aux souvenirs, on retient plus facilement les millésimes, les cépages (variétés de raisin), les vignerons, les vignobles et on sait ensuite mieux se faire plaisir lorsqu’on achète une bouteille et qu’on la partage avec ses potes. Donc surtout, rassurez-vous :

  1. Personne ne sent exactement pareil.
  2. Personne ne détient la vérité sur le vin.

Petits ou gros, rocs ou péninsules, ayons confiance en nos pifs !

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Un verre de vin, mon Pif et moi.

 

4 réflexions sur “Le complexe du Pif

  1. Charlotte Loub dit :

    J’ai hâte que tu m’en apprennes encore davantage en cours particulier! Rien ne sert de trop en faire, il faut s’écouter et s’exprimer librement: méthode 5 approuvée!

    J'aime

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